16
Dimanche matin à onze heures, Roy arriva avec son slip de bain enveloppé dans sa serviette. « Où est ta mère ? »
— Elle est à la galerie.
— Le dimanche ?
— Sept jours sur sept.
— Je pensais avoir l’occasion de la voir en bikini.
— C’est raté.
La maison correspondait à ce que les agents immobiliers appelaient « une propriété locative de première catégorie ». Entre autres, elle comportait un living en contrebas avec une immense cheminée en pierre, trois grandes salles de bains, une cuisine de gastronome, et une piscine de douze mètres de long. Depuis leur installation, ils avaient occupé le living à peine deux heures par semaine, car ils n’avaient pas eu d’invités ; ne recevant pas d’hôtes pour la nuit, ils n’avaient pas de raison d’utiliser la troisième salle de bains ; et des nombreux aménagements de la cuisine, ils ne se servaient que du réfrigérateur et de deux brûleurs de la cuisinière. Seule la piscine valait le loyer.
Colin et Roy firent une course sur une longueur de bassin, s’amusèrent avec des chambres à air et des matelas pneumatiques, jouèrent à aller chercher des pièces au fond, s’aspergèrent, s’éclaboussèrent, et se traînèrent finalement sur le rebord en ciment pour se dorer au soleil.
C’était la première fois que Colin nageait avec Roy, la première fois qu’il le voyait sans chemise – et la première fois qu’il remarquait les horribles marques qui défiguraient son dos. Des entailles et des cicatrices sur la peau s’étendaient à l’oblique de l’épaule droite de l’adolescent jusqu’à sa hanche gauche. Colin essaya de les compter – six, sept, huit, peut-être même dix. Difficile d’en être sûr, car elles se confondaient en deux points. Là où se trouvait de la peau saine entre les vilaines traînées, elle était bien bronzée, mais les cicatrices boursouflées ne brunissaient pas ; elles étaient pâles, lisses et luisantes par endroits, pâles et plissées à d’autres.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda Colin.
— Hein ?
— Qu’est-ce que tu as dans le dos ?
— Rien.
— Et ces cicatrices ?
— C’est rien.
— Tu n’es pas né comme ça !
— C’est juste un accident.
— Quel genre d’accident ?
— C’était il y a très longtemps.
— Tu étais dans une voiture, ou un truc dans ce genre ?
— Je n’ai pas envie d’en parler.
— Pourquoi ?
Roy lui lança un regard furieux. « J’ai dit que je ne voulais pas parler de ces putains de cicatrices ! »
— OK. Bien sûr. Laisse tomber.
— D’ailleurs, j’ai pas de raison à te donner.
— Je ne voulais pas être indiscret.
— Pourtant, tu l’as été.
— Je regrette.
— Ouais. (Roy soupira.) Moi aussi.
Roy se leva et se dirigea vers l’autre bout du bassin. Il resta là quelques instants, tournant le dos à Colin, à regarder le soi fixement.
Se sentant stupide et maladroit, Colin se glissa rapidement dans la piscine, comme s’il désirait se cacher dans l’eau froide. Il nagea avec entrain, essayant de se débarrasser d’un subit trop-plein de tension nerveuse.
Cinq minutes plus tard, lorsque Colin se hissa hors du bassin, Roy maintenant accroupi, se trouvait encore à l’angle du rebord de ciment. Il tâtait du bout du doigt quelque chose dans l’herbe.
— Qu’est-ce que t’as trouvé ? demanda Colin.
Roy était tellement absorbé par ce qu’il faisait qu’il n’entendit pas la question.
Colin alla vers lui et s’accroupit à ses côtés.
— Des fourmis, dit Roy.
À la lisière du ciment se trouvait un monticule de terre poudreuse de la taille d’une tasse. De minuscules fourmis rouges le parcouraient en tous sens de leur allure précipitée.
Avec un large sourire, Roy écrasa les insectes sur le béton. Une douzaine. Deux douzaines. Tandis qu’il les tuait, d’autres fourmis sortirent du monticule et se jetèrent dans son ombre, comme si elles venaient de réaliser brusquement que leur destin ne consistait pas en un labeur stupide dans la fourmilière, mais en une mort sacrificatoire sous les mains d’un dieu-monstre un million de fois plus grand qu’elles.
Roy marquait une pause de temps à autre pour regarder les restes graisseux, couleur rouille, qui tachaient ses doigts. « Y’a pas d’os, dit-il. Elles s’écrabouillent comme ça, avec une simple petite goutte de jus, parce qu’elles ont pas d’os. »